Publié le 30 Juin 2015

Anne Sinclair : “Juifs de France, n’ayons pas peur !”

ANNE-SINCLAIR

Discours intégral d’Anne Sinclair, Directrice éditoriale du site Le Huffington Post, le 29 juin, lors de la soirée des Fondateurs du Centre Européen du Judaïsme :

Nous nous exprimons dans un contexte particulièrement délicat pour la communauté nationale, notamment pour la communauté juive. Toulouse, Bruxelles, Créteil, et bien sûr Paris, les trois jours sanglants de janvier.

L’attentat de Sousse vendredi comme celui de Saint-Quentin-Fallavier, en Isère, renforce les inquiétudes. Les Français de toutes les origines sont anxieux. Comment les Juifs, qui voient renaître agressions, meurtres, manifestations et haine antisémite, ne le seraient-ils pas ?

Il est hors de question ici de critiquer ceux qui ont peur et qui choisissent de partir. C’est terrible de penser qu’on puisse avoir peur en France, aujourd’hui, et après le siècle dernier où l’on a atteint le pire. Et quand je lis Marceline Loridan-Ivens, que j’ai interviewée il y a quinze jours, Marceline infiniment forte, infiniment fragile, infiniment poignante, je me dis que c’est un livre qui devrait entrer en classe de première.

Quand on est les descendants directs de ceux qui ont vécu cela et qu’on a peur dans son quartier, pour ses enfants qui vont à l’école, ou peur pour soi-même, cela est insupportable. Comme il est insupportable dans la France du XXIème siècle que toute communauté puisse craindre pour son identité ou son destin. Loin de moi, donc, de dire qu’ils ont tort. C’est de leur destin qu’il s’agit.

C’est en France, que nous, Juifs de France, avons notre place, notre avenir et notre sens. Les paroles de Manuel Valls, qui avait dit au lendemain de l’Hyper Cacher, que la France sans les Juifs ne serait plus la France. Il était dans ce sens, dans le droit fil de l’Histoire de France depuis deux siècles, où elle est devenue intimement liée au destin de sa communauté juive.

Ce fût un des actes fondateurs de la Révolution de faire passer le Juif de statut de paria à celui de citoyen. En 1791, la France a été le premier pays, avec la Constituante, à donner le droit de citoyenneté aux Juifs.

L’Affaire Dreyfus, un siècle plus tard, a durablement inscrit dans la modernité le combat contre l’antisémitisme et a défini pour longtemps, jusqu’à aujourd’hui, les divisions idéologiques de notre pays.

Les Juifs de France, comme les autres citoyens de métropole, d’Algérie, comme on disait, des colonies, ont largement donné leur sang pour la France pendant la Guerre de 1914.

Inutile enfin de rappeler le décret d’octobre 1940, faisant des Juifs des citoyens de seconde zone pour le gouvernement de Vichy. Inutile de rappeler aussi la part que celui-ci a pris dans la déportation de 75000 d’entre eux. Et enfin, la solidarité de citoyens non juifs qui a permis de sauver une grande partie d’entre eux, à la barbe des nazis, de Vichy, et par là même, l’image de la France.

À la grande différence des années 1930, où la société était gangrenée par l’antisémitisme, la République laïque est aujourd’hui bienveillante, protectrice, et nous défend dans les temps difficiles, on l’a vu. L’antisémitisme d’État n’existe plus alors qu’il sévit dans bien des pays encore.

Tout cela fait une histoire fabriquée où la France et les Juifs se doivent mutuellement beaucoup.

Alors on ne doit pas partir, ne pas recommencer l’errance. Il y a une très belle phrase qui a été utilisée à la fois par Jean-Paul II et Léon Blum, évidemment dans des sens particulièrement différents. L’un parlant de la Foi et l’autre parlant du socialisme. C’est N’ayez pas peur. Eh bien, n’ayons pas peur.

Notre place est ici. Notre cœur a le droit d’être à la fois en France et en Israël. Mais notre place est ici, la tête haute et la parole libre.

Les Juifs apporteront ce qu’ils peuvent, demain comme hier, à la France, à laquelle ils doivent tant, et qui leur doit tant.

L’initiative de la communauté juive française, de Joël Mergui, de bâtir un Centre européen du judaïsme, ouvert, culturel, tolérant, en ces temps troublés pour l’Europe aussi, est une initiative très symbolique, que moi aussi, je soutiens avec force, et nous sommes là ce soir pour l’affirmer ensemble.

Nous avons la chance d’avoir des identités multiples, et quand je décline les miennes, je dis que je suis femme, mère, grand-mère, Française et juive. Et je me battrai pour que des hommes, pères, grands-pères, Français et juifs, vivent heureux comme un Juif en France, selon la belle formule des Juifs d’Europe du XIXe siècle, qui voyaient la France comme un rêve et comme un havre de paix, qu’elle le reste.

Retranscription intégrale par Y.T. pour Le Monde Juif .info | Photo : Le Monde Juif .info

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