Publié le 19 Jan 2019

Le Monde Juif .info recommande ce livre : “Espions de nulle part, l’avant Mossad” de Matti Friedman

Espions de nulle part. Nous voici plongés dans le Moyen-Orient de la fin des années quarante, à l’aube du bouleversement de cette partie du monde si fascinante et incompréhensible, dans le tumulte de la guerre d’Indépendance de 1948, de l’exode des réfugiés de Palestine, de l’arrivée des survivants de la Shoah et des Juifs orientaux venus de Syrie, d’Égypte, d’Irak ou du Yémen. Parmi ceux qui voulaient devenir des pionniers, certains furent choisis par le Palmach, une unité de commandos, pour en faire des infiltrés en pays arabes. Leur unité s’appelait alors la Section arabe, et eux furent surnommés mista’arvim, littéralement “ceux qui passent pour des Arabes”. Avec ces derniers, ils partageaient la langue, les plats épicés et toute une culture étrangère aux Juifs européens des kibboutzim. Pour quatre d’entre eux l’aventure commença en Palestine, puis se poursuivit au Liban, avec quelques incursions en Syrie. Une vie d’espion dangereuse mais exaltante. Une vie qui leur attribuait un rôle d’acteurs de l’ombre dans la création du futur pays. Un rôle qu’ils payèrent parfois de leur vie. Mais que les plus chanceux d’entre eux continuèrent d’endosser de longues années au sein du Mossad, le très efficace service secret israélien.

Quel a été le déclic qui a amené à la rédaction de ce livre ?

Le déclic a été ma rencontre avec Isaac Shoshan, un espion du Mossad à la retraite âgé de 90 ans, et le récit incroyable de son périple pendant la guerre d’Indépendance d’Israël. La naissance du pays, et le pays lui-même, y étaient présentés sous un angle inédit. De façon plus générale, j’ai peu à peu pris conscience du fait que les récits classiques sur Israël, avant tout européens – Herzl, le socialisme, le kibboutz, la Shoah  –, n’en offrent pas une explication suffisante. J’ai pensé que le parcours de ces “espions de nulle part”, le destin de ces hommes fuyant leurs pays et décidant de mettre leur identité arabe au service du nouvel État juif, bousculeraient les idées simplistes et aideraient le public à découvrir un autre côté d’Israël.

“Le temps passé avec d’anciens espions n’est jamais perdu ?” écrivez-vous. Qu’est-ce qui les rend si passionnants ?

Les histoires de double identité n’ont jamais cessé de passionner les gens – une personne qui prétend en être une autre. Ceux qui ont vécu des doubles (ou triples) vies ont une perception de la fluidité de l’identité, de la fragilité de la nature humaine. Dans toutes nos sociétés il y a des lignes que la plupart d’entre nous ne franchissent jamais, ou qui nous effraient. Bien sûr, en Israël, la ligne la plus importante est celle qui sépare les Juifs des Arabes. Les espions la traversent, et s’ils reviennent, c’est, habités d’une rare sagesse.

Vous parlez du moment où “l’Israël réel s’est écarté de l’État imaginé par ses fondateurs” comme d’un moment-clé. Quel est ce moment, et pourquoi est-il crucial ?

Les premiers penseurs sionistes se focalisaient sur les Juifs d’Europe – c’était leur monde, qui dans les premières décennies du xx e siècle courait un grand danger. L’État juif était destiné à ces populations qui parlaient yiddish, russe, allemand, français. Personne ne s’intéressait vraiment au monde juif plus réduit, mais bien plus ancien, qui existait en terre musulmane, dans des villes telles que Marrakech ou Bagdad. Mais en 1948, lorsque l’État fut enfin créé, la plupart des Juifs d’Europe étaient déjà morts, et les camps israéliens d’immigrants se remplirent alors de Juifs des pays musulmans, dont les descendants constituent aujourd’hui plus de la moitié de la population juive du pays. Ils ont une influence primordiale sur la politique, la religion, la musique pop, la cuisine… et tout le reste. Je pense qu’on ne peut pas comprendre l’Israël d’aujourd’hui sans mettre les Juifs des pays musulmans au centre de l’histoire, comme les quatre espions de mon livre.

Pensez-vous, au-delà des problèmes politiques actuels, qu’il y a une réelle proximité entre Juifs orientaux et Palestiniens ?

Oui. Les Juifs venus du monde arabe sont sur un plan culturel beaucoup plus proche des Arabes que les Juifs européens. La musique en est un bon exemple : en Israël, la musique orientale est jouée et consommée à la fois par les Arabes et les Juifs orientaux, et aujourd’hui il existe entre eux une incroyable complicité sur scène. Il y a une manière d’être, de se comporter, de communiquer spécifiquement proche-orientale, et en cela beaucoup de Juifs et d’Arabes se ressemblent. C’est en partie pour cette raison que je trouve toujours amusant d’entendre les gens décrire Israël comme un pays “européen”, ou suggérer que les Juifs d’ici sont des colonialistes européens. Tous ceux qui le pensent devraient passer quelques heures dans une rue israélienne.

Et pour pousser un peu loin le paradoxe, pensez-vous qu’un jour, du fait de l’ “arabité” de la majorité de ses citoyens, Israël pourrait devenir un autre pays du monde arabe ?

Je voudrais que se réalise ce rêve utopique, qu’Israël se fonde dans la région, pour devenir le membre juif de la Ligue arabe. Pourquoi pas? Il y a seulement quelques décennies, chaque grande ville arabe avait son quartier juif, et maintenant qu’une partie de ces maisons ont été détruites, pourquoi Israël ne serait-il pas le quartier juif officiel de toute la région ? Malheureusement l’époque n’est pas favorable aux rêves utopiques dans cette partie du monde. Une guerre régionale y sévit, mettant en danger toutes les minorités, pas seulement les Juifs. Et la proximité culturelle entre Juifs orientaux et Arabes en Israël n’est certainement pas la clé de la paix entre les parties. Le fait d’être originaire de la région, de constituer une minorité du Proche-Orient, inspire aux Juifs une certaine méfiance à l’égard des tribus voisines et une crainte de la majorité musulmane. Cette approche trouve ses racines dans la vie des Juifs qui durant de nombreux siècles ont résidé en terre d’islam en tant que minorité, et dans la manière dont cette vie a pris fin aujourd’hui : par la violence de l’expulsion et de l’exil. Le fait d’être proche de quelqu’un ne veut pas nécessairement dire qu’on l’aime davantage ni qu’on lui accorde toute sa confiance. On le voit dans l’histoire de ces espions qui comprenaient l’ennemi, acceptaient son humanité, sympathisaient avec lui dans une certaine mesure… mais qui n’ont jamais baissé la garde, ni cédé à la naïveté.

Propos recueillis par les Éditions Liana Levi | Photo : DR – “Espions de nulle part, l’avant Mossad” de Matti Friedman, paru le 10 janvier 2019, prix de vente : 21€

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