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Publié le 31 Oct 2017

L’affaire Ramadan, révélatrice du “nouvel” antisémitisme | Par Barbara Lefebvre

FIGAROVOX/ANALYSE – Les accusations de viol visant Tariq Ramadan ont déclenché un déferlement de réactions antisémites de ses fans, notamment contre ses victimes présumées. Le décryptage de Barbara Lefebvre.

A ce stade de la procédure judiciaire, il est essentiel de respecter la présomption d’innocence. Tariq Ramadan est accusé par plusieurs femmes d’actes délictueux voire criminels, puisque le viol est un crime relevant d’une cour d’assises. Les faits sont graves et méritent mieux que des tweets délateurs comme on en a connus en France dans le sillage de l’affaire Weinstein. En l’occurrence quand une plainte est déposée par une victime, c’est qu’un conseil lui a assuré que les éléments avancés peuvent suffire à solliciter la justice pour faire valoir ses droits et demander réparation. Les pièces sont entre les mains des juges, ils se prononceront et n’ont pas besoin de péroraisons médiatiques.

En revanche, il y a dans cette affaire un arrière-plan qui mérite d’être commenté avec plus de vigueur. Seul le Monde, à cette heure, en a fait état de façon circonstanciée. C’est le déferlement antisémite des fans de Tariq Ramadan contre les victimes, en particulier Henda Ayari, la première à s’être courageusement exposée. Les réseaux sociaux libèrent la parole. En effet. En lisant les tweets et les posts Facebook des défenseurs du gourou frériste suisse, j’ai pensé à la Libre Parole, le principal quotidien antisémite français entre 1892 et 1924. Je n’aime pourtant pas comparer l’antisémitisme musulman avec celui de l’Europe des années 1890-1930. Il a des singularités qui puisent dans la théologie, l’histoire politique et culturelle pluriséculaire du monde arabo-musulman. Il mérite qu’on le regarde en face, qu’on l’étudie pour ce qu’il est au lieu de le réduire à un avatar de l’antisémitisme d’avant-guerre.

La judéophobie est un élément de l’inconscient collectif musulman, un marqueur culturel identitaire, comme elle le fut dans la France du XIXe et du début du XXe siècle. Mais l’humanité est bien faite : il existe des musulmans pratiquants ou non, croyants ou non, qui ont su déraciner de leurs cœurs et leurs esprits cet antisémitisme primaire qui gangrène les sociétés musulmanes. Les hommes sont pourvus d’un cerveau qui peut se déprendre de lui-même, par l’exercice de la raison, par l’effort de penser qui arrache les ferments d’une haine transmise par l’éducation familiale, institutionnelle ou populaire. La famille Merah en est un exemple : élevé par des parents antisémites obsessionnels, Abdelghani a su s’extraire de ce magma de haine où se complaisaient Abdelkader, Souad et Mohamed. On peut donc parler d’antisémitisme musulman sans viser tous les musulmans, comme on parlait de l’antijudaïsme chrétien sans oublier les chrétiens amis des juifs. L’antisémitisme est un phénomène qui a une réalité historique, sociale, culturelle. Un individu croit qu’en accusant les juifs de tous les maux de la terre ou de tous ses maux à lui, il trouve la réponse à ses problèmes, ses doutes, ses interrogations. Mais il n’a pas choisi le sujet juif au hasard, il a baigné dans une culture de préjugés qui a mis les juifs à cette place d’accusés éternels. Il faut être aveugle et sourd pour ne pas voir combien l’animosité antijuive irrigue les sociétés arabes contemporaines. Qu’on y parle alternativement “des juifs” ou “des sionistes”, cela ne fait aucune différence. Mais la bien-pensance qui règne en France oblige à dire que seuls les islamistes sont antisémites, que l’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme, que c’est l’antisémitisme occidental qui a été importé dans le monde arabe, et même depuis peu que les actes antisémites sont le fait de psychotiques. Négation de l’histoire. Aveuglement fatal.

De même que les historiens travaillent sur les commentaires des souscripteurs du Monument Henry, ils pourront un jour analyser les commentaires antisémites violents des défenseurs de Tariq Ramadan pour comprendre ce que fut l’imprégnation antisémite au sein d’une part de l’islam contemporain. Petit rappel historique d’abord : le Monument Henry concerne une levée de fonds organisée par la Libre Parole en décembre 1898 pour payer les frais de procédure de la veuve du lieutenant-colonel Henry, celui qui avait fabriqué les preuves pour accuser Dreyfus. Les 25 000 souscripteurs du Monument Henry étaient plus fiers que nos actuels tweeters intempestifs, à l’orthographe souvent désespérante : eux signaient de leur nom et pas d’un pseudonyme. Des historiens en ont même établi une sociologie, qui est finalement celle de l’antisémitisme français de l’époque. Un grand nombre d’entre eux ajoutèrent à leurs dons (131 000 francs au total !) des commentaires personnels qui révélaient l’étendue de l’antisémitisme populaire, son enracinement culturel.

De la même façon, avec des contours qui lui sont singuliers, l’antisémitisme est un point de convergence chez de nombreux musulmans qui vivent dans notre pays et cherchent à exprimer leurs rancœurs, leurs frustrations permanentes alimentées à la source d’une victimisation indéfiniment réactivée. Enquêtes et faits “divers” n’ont cessé de le démontrer. Cela grince aux oreilles de certains mais il faut le répéter, ce sont des faits, pas des élucubrations : en France depuis 2003 avec l’assassinat de Sébastien Sellam aux cris de “j’ai tué un juif, j’irai au paradis” jusqu’à Sarah Halimi en avril dernier battue à mort et défenestrée aux cris d’Allah akbar, les Français juifs qui ont été tués l’ont été uniquement parce qu’ils étaient juifs. Tous eurent face à eux des meurtriers se réclamant à des degrés divers de l’islam, certains invoquant la Palestine, d’autres Allah. Ce point aveugle de l’antisémitisme arabo-musulman, si on en dénonce l’imprégnation culturelle, peut vous valoir un procès dans la France d’aujourd’hui. Pendant ce temps les tweets se suivent, suintants de haine et de violence crue : ceux de Medhi Meklat hier, ceux des adeptes de Tariq Ramadan aujourd’hui. L’antisémitisme est un baromètre social. Beaucoup de Français non juifs ne sont apparemment toujours pas assez connaisseurs de l’histoire pour le mesurer.

Nous en sommes là. Il faudrait prendre le temps de citer des commentaires de souscripteurs du monument Henry pour les mettre en regard des ignominies qu’on lit au sujet des accusatrices de Ramadan. Le fond de haine est semblable, les identifiants sémantiques ont changé. D’une part ils se sont appauvris car le niveau argumentatif et lexical des auteurs de tweets est d’un niveau consternant, d’autre part l’obsession antisémite est désormais incarnée par le vocable antisioniste. Le complot sioniste imprègne chacun de ces tweets, cette obsession prend de telles proportions qu’on pourrait parler de pathologie collective. La croyance en un complot juif chez beaucoup d’esprits du monde musulman n’a pas attendu les écrits antijuifs de Sayid Qutb ou que Les Protocoles des Sages de Sion soient un best-seller dans le monde arabe. Le Coran médinois et les hadiths n’ont de cesse de présenter les juifs comme des menteurs et des comploteurs visant à atteindre spirituellement voire physiquement le prophète de l’islam. L’extermination de la tribu juive de l’oasis de Khaybar en 628, premier acte de guerre de Mohamed et ses troupes, est la réponse au prétendu complot juif… Le complotisme est complété dans les tweets concernés par les clichés rebattus sur les mœurs dissolues des hommes juifs lubriques, et de femmes juives à la cuisse légère. Henda Ayari est ainsi à plusieurs reprises traitée de “pute” payée par “des juifs / sionistes” pour salir l’honneur de Tariq Ramadan.

Ce volet de l’affaire Ramadan mériterait à tout le moins une réaction de l’intéressé. Pour l’instant, il se dit victime “d’une campagne de calomnie qui fédère assez limpidement [ses] ennemis de toujours” (post Facebook du 28 octobre) et adresse ses remerciements à ceux qui lui ont manifesté “soutien et affection”. Peut-être n’a-t-il pas encore pris le temps de lire en détail tous les messages de “soutien” pour en mesurer la teneur ? Peut-être n’a-t-il rien à dire au sujet de la dimension argumentative antijuive que ses soutiens ont choisie pour le défendre ? Qui ne dit mot, consent, monsieur Ramadan.

Barbara Lefebvre est enseignante. Elle a contribué à l’ouvrage collectif Autopsie d’un déni d’antisémitisme. Autour du procès fait à Georges Bensoussan, L’Artilleur, 2017.

Lire sur ►►► Le Figaro | Photo : DR

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