Publié le 2 Déc 2014

Plaidoyer pour une assiette éthique | Par Laura Langmann-Lellouche

LAURA

La ménagère de moins de 50 ans que je suis, a toujours considéré qu’elle avait beaucoup de chance d’être juive par rapport à certains de mes amis non juifs qui souhaitaient équilibrer vie spirituelle et vie quotidienne. En effet, les questions « comment vivez-vous votre engagement spirituel dans votre travail/ dans votre couple/ dans votre façon de vous habiller/ dans votre nourriture? » etc. etc. ont toutes ou presque été débattues par nos sages, débattues, codifiées, réglementées et ainsi le judaïsme apparait plus comme un mode de vie que comme une véritable déclaration de foi. Ou plutôt, notre déclaration de foi est notre mode de vie, ou l’inverse, tout étant étroitement imbriqué.

J’ai décidé à l’âge adulte de manger casher, pour la bonne et simple raison que les rituels juifs de purifications, mes rituels, m’ont toujours fasciné. Ce changement d’habitude alimentaire a fait suite à bien des discussions, nombre de personnes ne voyant dans la casherout qu’une tradition, ou bien une relique de règles d’hygiène datant de l’antiquité. Il y a autre chose dans la casherout, un coté spirituel que je ne développerai pas ici et un coté beaucoup plus terre à terre et trivial: le rapport de l’homme à l’animal.

(Pour un aperçu du pourquoi du comment des lois alimentaires juives, je vous conseille cet article qui donne une vision simple et compréhensible d’une des raisons d’être de la casherout)

De nombreuses lois juives parlent du respect dû à l’animal et de la compassion que chaque être humain doit avoir face à un animal. Cet esprit se retrouve aussi dans notre façon de consommer de la viande.

Pendant longtemps j’ai eu une confiance aveugle en nos tampons de casherout: si la viande est casher, alors le traitement animal était respectable car une viande casher devrait logiquement être « bio » et l’animal élevé et abattu dans de bonnes conditions, dans des conditions éthiques. Ma réalité de ménagère de moins de 50 ans me force à douter de ces si jolies et confortables certitudes. Ma réalité est mon supermarché, la consommation de masse, ces rangées de poulets, steaks, saucisses, entrecôtes, cœurs, foies, côtelettes, viande hachée, jarrets etc. bien propres, bien blancs, sous vide et toujours à disposition. Et la nausée ne peut que m’envahir; qui dit consommation de masse dit élevage en batterie, abattage à la chaine, shoh’et ou pas shoh’et.

A ceux qui ricanent et me conseillent de devenir végétarienne, je répondrais simplement que je me considère comme un animal omnivore, reproche-t-on au chat de manger les souris, au lion de dévorer un zèbre? Je ne vois aucun problème philosophique ou spirituel à consommer de la viande, mais pas comme ça, surtout pas comme ça!

Chaque animal abattu doit être en bonne santé.

CHAQUE ANIMAL ABATTU DOIT ETRE EN BONNE SANTE!!!!

Donc, il ne doit pas être bourré d’hormones, d’antibiotiques ni blessé. Un animal qui a passé sa vie entravé et enfermé dans une cage, un box, qui a à peine entraperçu la lumière du jour et a pu difficilement faire plus de dix pas dans la journée peut- il être considéré comme un animal en bonne santé? Franchement? J’attends avec impatience une réponse à cette question… Vraiment.

Un animal qui arrive à l’abattoir après des conditions de transport déplorables où nombre de ces congénères ont certainement péri et avec probablement au moins un membre brisé peut- il être considéré comme un animal en bonne santé?

Un animal dépressif et aliéné par une vie faite uniquement de souffrances est-il en bonne santé?

La sheh’ita…Ci-joint, les lois alimentaires juives- la cacherout

En résumé, les Juifs peuvent être fiers de leur façon de consommer de la viande, du moins en principe, en théorie.

Qui peut croire aujourd’hui que l’abattage à la chaine de milliers poulets/ jours par 2 ou 3 shoh’et est pratiqué comme il se doit? (exemple tiré d’un abattoir casher en France suite à une discussion avec un shoh’et, qui a par ailleurs démissionné pour ces mêmes raisons, gloire à lui!)

Qui peut le croire ?

J’invite les plus courageux à visionner cette scène filmée dans un abattoir casher du Massachusetts, scène tirée du reportage earthlings. Eloignez les enfants, scène extrêmement violente et choquante.

Qui peut encore croire à un seul tampon de cacherout après avoir vu ça ?

Le judaïsme nous apprend que nous devons répondre de nos actes, et que nous sommes ce que nous mangeons. Nous mangeons de la souffrance, de la cruauté inutile et non nécessaire, de la haine gratuite, de la recherche éperdue de profits financiers, de la maladie, de la misère, de la mort programmée, de la négation de la vie même niée et reléguée au rang d’objet, de produit alimentaire, d’usine à protéines.

Quand entendrons nous nos dignitaires religieux hurler au scandale sur ce qui se trouve sur nos tables de shabbat et jours de fête, tables sensées remplacer le mishkan?

Vous, rabbins et décisionnaires: réagissez et régissez!

Est-ce réellement plus important de discuter sans fin le mélange permis ou interdit entre le lait et le poisson selon ton lieu de naissance ou celui de ton arrière-arrière-grand-père?

Il y a aujourd’hui une prise de conscience planétaire sur l’enfer sans nom que l’être humain inflige au monde animal. Si Israël développe le régime Vegan, je ne comprends pas pourquoi personne ou presque ne rappelle nos lois, nos traditions qui offrent une réponse acceptable à cette honte qu’est le traitement ignominieux de l’animal par l’homme. Où est la voix d’Israël?

Nous nous targuons d’être une lumière parmi les Nations, et si on zoome sur le Moyen Orient, on peut difficilement renier ce sentiment. Nous aimons à rappeler l’héritage fantastique de notre Torah, de nos sages mais face à l’atroce cruauté gratuite de l’homme vis à vis du règne animal, notre silence est une tache. Faisons du bruit!

Medias: enquêtez! Insurgez-vous! Vous êtes le contre-pouvoir et votre indifférence m’écœure! Cette réalité quotidienne qui nous définit en tant qu’être moral, cette réalité quotidienne qui nous transforme petit à petit en usine de mort n’a-t-elle pas plus d’intérêt qu’un graffiti sur un mur ou même sur une tombe?

Je sais, je ne sais que trop bien que la région est secouée de drames humains, que nous vivons au gré de la situation sécuritaire mouvante mais ceci n’empêche pas cela. En partant de ce principe, Israël ne se serait jamais hissé au rang des pays les plus puissants, productifs, inventifs, créatifs et ce, dans de nombreux domaines bénéfiques à la population mondiale, alors s’il vous plait, ne me faites pas le coup du fameux « il y a plus urgent » car ici, la vie et la pensée ont toujours suivi leur cours.

Je ne suis pas journaliste, juste une ménagère de moins de 50 ans qui aimerait proposer une nourriture digne et juive à ses gosses, une ménagère qui a honte de ce que notre espèce est devenue, honte de ce qu’elle voit, honte encore plus du haussement d’épaule que mon discours provoque.

Merci d’avoir lu ma bouteille à la mer.

J’oubliais, pour les excités des conflits :

« Tant qu’il y aura des abattoirs, il y aura des champs de bataille » Léon Tolstoï

Laura Langmann-Lellouche – © Le Monde Juif .info | Photo : DR

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