Publié le 13 Oct 2014

EXCLUSIF | BHL : « L’une des grandes questions du XXI° siècle sera la lutte contre l’islam radical et djihadiste »

Bernard-Henri-Levy-theatre-de-l-atelier

L’auteur du «Jugement dernier», sa première pièce, en 1992, revient avec «Hôtel Europe», monologue interprété par Jacques Weber. L’occasion pour le philosophe et écrivain Bernard-Henri Levy de répondre aux questions du Monde Juif. Info.

Un entretien qui se poursuivra le 23 octobre prochain entre BHL, Yohann Taïeb, le directeur de la publication du Monde Juif .info et le public à l’issue de la représentation d’«Hôtel Europe». Le débat portera sur “Les Juifs de France et la tentation du vote FN”.

Hôtel Europe livre une vision très critique d’une Europe lâche et technocrate. N’est-ce pas abonder dans le sens des eurosceptiques et populistes ?

Peu m’importe. Je n’ai jamais raisonné ainsi. A l’époque des nouveaux philosophes et de ma critique du marxisme, on disait : « vous abondez dans le sens de la droite la plus réactionnaire » – je m’en moquais. A l’époque de L’Idéologie française on me reprochait d’abonder dans le sens inverse, celui de la vieille gauche qui voyait des fascistes partout – je m’en moquais. Quand j’ai écrit mon enquête sur Daniel Pearl, on me mettait en garde : « attention ! Vous allez faire le jeu des islamophobes » – je m’en moquais encore et j’ai continué de faire mon travail. Eh bien là, c’est pareil. Ce n’est pas parce que les eurosceptiques disent qu’il fait jour à midi que je dois dire qu’il fait nuit. Et ce n’est pas de peur d’apporter de l’eau à leur moulin que je vais me priver de dire que les pro-Européens d’aujourd’hui nous font une Europe sans âme, sans foi, qui tourne le dos aux idéaux des pères fondateurs et de ceux qui leur sont fidèles.

Quand, selon vous, l’Europe d’aujourd’hui a-t-elle raté le train de l’histoire et trahi l’espérance des peuples ?

Il y a plusieurs hypothèses – toutes sont dans le texte et toutes ont, je crois, leur part de vérité. Il y a l’épisode Sarajevo et la façon dont l’Europe a laissé mourir ce rêve bosniaque qui etait le rêve même de l’Europe. Il y a la Grande Guerre, ses grands cimetières sous la lune de 1914, ses charniers, relisez les surréalistes et leur hurlement de colère. Il y a le rideau de fer et, pour parler comme Kundera, ce « kidnapping » par le stalinisme de toute la part de l’Europe qui était son centre même, son cœur. Et puis vous avez, bien entendu, Auschwitz et ce suicide, là, à Auschwitz, de la civilisation européenne elle-même. Le meurtre des juifs, d’abord. La destruction des juifs, bien sûr. Mais aussi le suicide de cette idée d’Europe, ou de cette Europe-Idée, à laquelle le judaïsme avait si puissamment contribué. Comme dit le personnage de la pièce dans la séquence, justement, sur Auschwitz : « est-ce que c’est possible de mourir autant, et si souvent ? et comment on fait, quand on meurt comme ça, sans arrêt, pour continuer de vivre, de cette invincible vie, dans le rêve et l’imagination des hommes ? »

La haine antijuive relève la tête partout en Europe. Estimez-vous comme Nathan Sharansky que ce nouvel antisémitisme soit le début de la fin de l’avenir des Juifs sur le vieux continent ? Non. Il y a des périodes de l’histoire de l’Europe où l’Europe toute entière a clairement envisagé de s’amputer de sa part juive – ce qui, je le répète, etait non seulement criminel mais suicidaire. Nous n’en sommes pas là. Ou, en tout cas, pas encore là. Et ce, pour deux raisons. D’abord les juifs d’aujourd’hui ont des amis, des alliés – ce qui n’était pas vrai à l’époque, par exemple, des années trente. Et puis ils sont forts, plus forts en tout cas qu’au temps des grandes persécutions : ils sont aguerris, dotés de bons réflexes, avec un flair assez infaillible pour détecter, quand il revient, le parfum de la bête immonde. L’antisémitisme monte, oui. Mais la résistance à l’antisémitisme aussi.

Votre pièce est aussi une ode à la Bosnie. Une Bosnie qui piétine toujours à la porte de l’Union européenne. Quel est le risque selon vous, pour l’Europe, d’un tel dédain diplomatique sur cette question ?

L’une des grandes questions du XXI° siècle, ce sera l’Islam. Je veux dire : la lutte contre l’islam radical et djihadiste. Et, corrélativement, le renforcement de l’autre islam, l’islam non-radical, l’islam modéré et démocrate, cet islam ami des droits de l’homme dont les positions doivent être constamment, et sans relâche, confortées. Alors, comment on fait ça ? Comment on conforte les positions de l’islam qui lutte contre l’islamisme djihadiste et qui, le plus souvent, est même en première ligne de cette lutte ? Eh bien c’est assez simple. En le reconnaissant, déjà, là où il est dominant. En montrant à ses adeptes que nous ne faisons pas l’amalgame, que nous savons faire la différence. En lui tendant la main quand il nous tend la sienne. Or, parmi les endroits où il est dominant, parmi les lieux du monde où l’islam s’oppose à l’islamisme, parmi les pays où l’islam des Lumières n’a pas trop de problèmes pour s’affirmer, il y a la Bosnie. Il y a d’autres endroits bien sûr. Il y a le Kurdistan, naturellement, comme on le voit, ces jours-ci, dans la résistance des Kurdes contre Daesch. Il y a le petit et méconnu Bangladesh si cher à mon cœur et que je rêverais de voir, un jour, prendre la tête d’une internationale anti-islamiste. Mais il y a aussi la Bosnie. Il y a d’abord la Bosnie. Il y a cette Bosnie qui, même aux heures les plus sombres de la guerre, même quand elle avait le sentiment, à juste titre, d’être abandonnée par l’Occident et par l’Europe, n’a jamais cédé pour autant aux sirènes du fascisme vert.

Jacques Weber porte Hôtel Europe comme Atlas la terre sur ses épaules. Pourquoi et comment le choix de Weber s’est-il imposé comme une évidence ?

C’est Vincent Lindon qui m’a dit : « il n’y a pas trente-six acteurs capables de jouer un tel texte, de le mémoriser déjà, puis de le jouer, de le porter, de l’incarner ; il n’y a pas trente-six acteurs, en France, pour qui le métier, la technique, etc., sont tellement peu un problème qu’ils peuvent se consacrer complètement à habiter votre texte ; il y en a trois… ». Je ne vous dirai pas qui étaient les deux autres. Mais, parmi les trois, il y avait Jacques Weber. Et Lindon avait raison : j’ai su, dès la première lecture, sur table, de ce texte un peu fou, à la fois tragique et drôle, qui passe, je crois, par toute la gamme possible des émotions et des états de conscience, j’ai su, oui, que ce serait lui.

En 2013, pourtant, il avait virulemment critiqué Israël, comparant la guerre de l’Etat hébreu contre le Hamas au massacre d’Assad en Syrie. Beaucoup s’étonnent de votre choix malgré la polémique. Qu’avez-vous à leur répondre ?

Je ne sais pas qui est ce « beaucoup ». Car vous êtes le premier à me poser cette question !! Je n’ai jamais entendu parler de cette polémique. Ni de la déclaration que vous évoquez.

Elle existe pourtant bel et bien.

Je ne vous dis pas le contraire. Je vous dis juste que je ne la connais pas. Ce que je connais c’est Weber. L’homme Weber, bien sûr, qui est devenu un ami et que je n’ai jamais entendu dire cela. Mais surtout l’acteur Weber. Son jeu extraordinaire. Sa façon, non seulement talentueuse, mais archi loyale de porter ma parole. Ce que je sais c’est que, quand il évoque la mémoire de Benny Lévy, j’ai les larmes aux yeux. C’est que, quand il évoque ce que j’appelle « la tentation de Jérusalem », j’en ai, à la je ne sais combientième, toujours des frissons. Ce que je sais c’est que je n’ai jamais vu, au théâtre, démontrer de manière aussi implacable comment et pourquoi la Shoah est un crime unique, sans équivalent ni comparaison. Et ce que je sais encore c’est qu’il y a, dans sa façon de dire sur scène mes phrases sur le néo antisémitisme, sur la nécessité (sic) de lui fermer la gueule, sur l’horreur du négationnisme, une rage que j’ai, de nouveau, rarement entendue sur une scène.

Hôtel Europe est un pari théâtral osé de par son genre politique. Comment convaincriez-vous un spectateur échaudé par la politique de venir voir votre pièce ?

Je ne veux convaincre personne. Je veux juste vous dire, ou lui dire à travers vous, que je me suis mis tout entier dans cette pièce, vraiment tout entier, avec mes rêves, mes passions, mes colères, mes peurs, mes engagements. Avec toute ma sincérité et tout mon cœur. Voilà.

Propos recueillis par Yohann Taïeb – © Le Monde Juif .info | Photo : DR

Réservez dès maintenant vos places pour la pièce et le débat du 23 octobre prochain. Tarif privilégié pour les lecteurs du Monde Juif .info : 33,10€ au lieu de 43,10€ avec le code LMJBHL à donner lors de votre réservation. Réservation uniquement par téléphone au 01 46 06 49 24. Théâtre de l’Atelier – 1, place Charles Dullin – 75018 Paris. Métro : Anvers, Pigalle, Abbesses – Bus : 30, 54 – Parking : rue Dancourt, Square d’Anvers.

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