Publié le 10 Août 2014

Patience de l’Amour | Par Hervé Rehby

LOVE

Tou Be Av, date hébraïque d’aujourd’hui, est en Israël, la fête des amoureux. C’était l’un des jours les plus joyeux de l’année juive à l’époque des Temples de Jérusalem, considéré comme propice aux mariages, aux rencontres amoureuses. Et pour fêter dignement cette date, Le Monde Juif.info vous propose cette étude passionnante sur l’Amour.

Il y peu de mots aussi complexes et énigmatiques que « amour », dans quelque langue que ce soit. Pourtant l’impression habite chaque être humain d’avoir perçu ou vécu de l’amour quelque chose de particulier, d’indicible, spécifique à chacun, puisque chacun est unique.

La Vérité sur l’Amour ? Qui la dira ? Existe-t-elle-même ? L’Humanité a oscillé de la condamnation à la licence, de la répression hypocrite à la permissivité dévoyée ! N’est-ce pas là le symptôme d’un malaise vis-à-vis du sujet ? En fait l’Amour est… une « patate chaude », qu’on se lance et relance, de loin en proche, de temps à autre et de port d’attache en destination précaire. Difficile de le saisir, sans risquer de se brûler les bouts des doigts, c’est-à-dire le lieu digital de l’identité du sujet humain. Car l’Amour met bien en péril l’identité de l’Etre, tout en construisant l’identité de l’Autre.

Seuls, peut-être, surement même, les poètes saisissent quelque chose de véridique de l’Amour. Mais, n’est pas Salomon, Baudelaire ou Brel qui veut !

L’amour se déclare dans l’intensité de l’éphémère, ou se tait parfois dans l’épaisseur de l’éternité. Il se décline au long d’une vie d’Homme en trois temps, en trois mouvements. L’amour se déploie de l’enfance à l’âge d’homme, et se transforme, se métamorphose. D’abord organisé symbiotiquement en amour de ses parents, il se déplace en amour hétérogène pour un conjoint de rencontre, fameuse « aide contre lui », pour se focaliser sur le fruit de cet amour : l’enfant, qui à son tour, etc…

La pensée juive nous invite à penser l’Amour selon les modalités temporelles qui rythment le cours d’une vie. L’amour des parents s’inscrit dans les Dix commandements comme une des lois cardinales du comportement humain puisqu’il se situe à la charnière des obligations vis-à-vis de Dieu et des obligations vis-à-vis du prochain ; on comprend dès lors que pour la Torah, le KaVoD (respect) donné aux parents est le meilleur garde-fou vis-à-vis des pulsions de mort qui s’incarnent dans les cinq derniers commandements. La Torah ordonne « KaBeD – donne du poids, honore – ton père et ta mère » (Ex.20-11). L’amour proprement dit des parents n’est pas dit ; c’est la racine KBD, qui exprime le poids, la valeur qui est ordonnée. Et dans ce registre formateur, c’est la figure paternelle qui apparait en premier, comme si la Torah voulait nous rappeler qu’en matière d’amour, c’est le père qui souffre d’un déficit de « poids ». En écho, la Torah donne une autre Mitsva « l’homme craindra sa mère et son père » (Lev.19-3), où la mère précède le père lorsqu’il s’agit de la crainte, car la mère est naturellement moins crainte que le père, et l’homme doit apprendre à moduler l’amour de ses parents en équilibrant « KaVoD et YiR’AH – honneur et crainte ». Cet apprentissage de l’amour filial qui ne dit pas son nom, comme pour éviter toute ambigüité sexuelle œdipienne, même si elle existe sans conteste dans nos textes, lui servira à fonder l’amour plus incertain de son conjoint, plus tard.

Pour le Tana DebeElyahou « jusqu’à Noah, les hommes ne subvenaient pas aux besoins de leurs parents devenus vieux ; Noah fut le premier à s’occuper et à subvenir aux besoins de ses parents ». Apparemment anodin, ce commentaire ouvre d’intéressantes perspectives sur l’extraction du modèle animal, quant à la question de l’amour des parents. L’animal nourrit son petit ; la réciproque n’est pas vraie. Le petit d’homme, nourri dans le giron familial, rendra à ses parents l’amour reçu en les aidant et en subvenant à leurs besoins. La théorie souffre aujourd’hui de cruelles défaillances, y compris en Israël. Doit-on penser peut-être que l’Homme est en train de se « déshominiser » ?

L’homme grandit et se découvre traversé de désirs et de pulsions qui font prendre une nouvelle dimension à l’amour. L’homme et la femme découvrent que l’amour ne se réduit pas à celui de leurs parents. La Torah le déclare sans nuances, dès l’union physique du premier couple consommée : « c’est pour cela, (que) l’homme abandonne – Ya’aZoV – son père et sa mère, et se colle – VeDaBaQ – à sa femme, pour ne faire qu’une seul chair » (Gen.2-24). On pourrait voir là une contradiction avec « l’obligation culturelle » d’aimer ses parents, sans limites, ni de temps ni d’intensité, comme le proclame la Mishna de Péa (I-1). En fait, la Torah parle de l’obligation de transcender, de sublimer l’amour pour ses parents, et de rompre avec le vain et fantasmatique espoir d’un quelconque Œdipe accompli, en se collant à son conjoint pour ne faire qu’une seule chair, soulignant bien l’objectif sexuel comme justification de « l’abandon » des parents. Pour le reste, les parents des deux conjoints restent dans la situation de recevoir KaVoD et YiR’AH, l’amour qui leur est dû, sans limites ni mesure.

Il est remarquable de constater que le verbe « aimer » n’est pas utilisé dans la conjugalité biblique avant le couple modèle formé par Itshaq et Rivqa : « Itshaq l’amena dans la tente de Sarah, sa mère ; il prit Rivka, elle devint sa femme et il l’aima – VaYeEHaVéHa » (Gen24-67). L’amour arrive ici en contrepoint, en contrepartie de la sexualité conjugale. Mais en même temps, le texte juxtapose « il l’aima » au rappel de la place de Sarah dans l’espace mental de son fils : « il l’aima ; (alors) Itshaq se consola de la perte de sa mère (mot à mot – AHaRé IMO – après sa mère) » (id.). Tentation analytique évidente !! L’amour du conjoint conduit « au deuil » de l’inceste ; il le permet, le consomme et le rend manifeste aux yeux du clan familial et de la société toute entière.

L’amour s’énonce donc en hébreu AHaVaH, de la racine AHB. Pourtant, c’est le terme plus discret et néanmoins suggestif de Da’aT – le savoir – qui est utilisé depuis l’aube de l’Humanité, pour parler de l’amour sexuel : « et Adam connut – YaDa’ – sa femme Hava » (Gen.4-1) ou encore « Elkana connut sa femme Hana » (ISam.1-19). La sexualité humaine découle dans la Torah de la perception visuelle de la sexualité animale, et même selon Rashi, citant des sources midrashiques, de la frustration d’une sexualité bestiale originelle ébauchée par Adam lors de la « nomination » des animaux : « Adam eut commerce avec tous les animaux, mais son désir ne fut assouvi que lorsqu’il connut Hava » (Rashi sur Gen.2-23). Audace interprétative, certes, mais aussi intuition phylogénétique géniale des Anciens. Il y a là matière à repenser le lien biologique ontologique de l’Homme avec l’animalité d’où l’extrait Dieu. Il y a là aussi les éléments de la transformation intellectuelle d’un acte physique pur en acte de connaissance du conjoint par définition un/une inconnu(e), qui situe l’amour dans le champ de l’Altérité radicale. La sexualité humaine est désormais aussi déplacée dans l’ordre du psychique puisque Hava est rêvée par un Adam androgyne avant que de lui advenir réellement : « Dieu fit tomber sur lui un sommeil onirique – TaRDeMaH – …il lui prit une – A’HaT – (située) de son côté…la construisit en femme » (Gen2-21/22). Il n’y a pas d’amour sans « rêve d’amour » dit la Torah !!

Pour la pensée juive, l’amour du couple fonctionne aussi dans le miroir de l’amour entre les parents, vécu ou deviné, mais toujours pressenti par les enfants. De la trace psychique de cet amour inter-parental, inscrite dans la mémoire la plus archaïque de chacun d’entre nous, dépendra la capacité de reproduire l’harmonie amoureuse supposée, bien vite démentie par l’implacable quotidien. Pas de panique !! L’amour est aussi école d’espoir en des petits matins radieux arrachés à la routine de la solitude à deux.

Et lorsque l’enfant parait, l’amour redevient gracieux, grâce pure. L’amour des enfants s’impose comme naturel, véritable travail au sens laborieux du terme tout autant que récompense continue pour l’homme et la femme qui s’aimèrent, s’aiment toujours et peut-être même s’aimeront encore. Car pour le Judaïsme, la finalité de la vie conjugale consiste en la plénitude de la jouissance de l’Autre. La procréation ne saurait constituer cette finalité ; elle en est l’aboutissement et le parachèvement, comme un cadeau conférant stabilité et indéfectibilité du lien conjugal. Même si la réalité nous rappelle à un pragmatisme bien loin de cet idéal, c’est pourtant ainsi que l’entendent les aspirants à la vie conjugale, pendant la septième bénédiction du mariage : « Béni sois-tu Eternel qui réjouit le fiancé avec sa femme ». Le texte de cette bénédiction capitale se termine sur la réjouissance-jouissance et la joie des époux. Il est d’usage que l’assistance rajoute en chœur le souhait suivant « et que cela réussisse – OuMaTsLIaH », faisant allusion entre autres réussites, à la fécondité du couple. Les Halakhistes, Rav M. Eliahou en tête, insistent pour que ce souhait ne soit pas (con)joint à la bénédiction. L’audace serait de penser que la bénédiction ne concerne que l’intimité des époux et non le fruit de leurs amours.  Rappelons qu’Avraham et Sarah s’aimaient encore à un âge canonique, sans que leur union n’ait été gratifiée d’un enfant, jusqu’à ce Dieu en décide autrement, au point d’en faire « rire » le vieux couple. Comment s’étonner qu’Avraham nomme ce fils inespéré – Itshaq ou dérision !! Fallait-il encore que leur sexualité soit restée intacte pour qu’un tel « miracle » de l’amour soit possible.

Le premier enfant aimé de ses parents dans la Torah semble être encore Itshaq comme le laisse entendre l’ordre de Dieu : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Itshaq » (Gen.22-2). Cet amour sans mesure d’Avraham pour Itshaq est probablement, ce qui paradoxalement infléchit le cours dramatique annoncé de la Ligature en un détournement de la violence exutoire, et en la condamnation irrévocable de toute utilisation sacrificielle de nos enfants. En miroir de cet amour, et reproduisant le modèle paternel, Itshaq aime ses enfants ; mais fidèle à sa dérision constitutive, c’est Essav qu’il aime le plus : « Itshaq aimait Essav, car il le nourrissait de sa chasse ; mais Rivqa aimait Ya’aqov » (Gen.25-28). Ayant vécu à ses dépens l’amour préférentiel de son père pour son jumeau, Ya’aqov aurait pu ne pas reproduire ce modèle ; la Torah atteste du contraire : « Et Ya’aqov aimait Yossef plus que tous ses fils » (Gen.37-3). L’amour des enfants est lui aussi parfois aveugle, à moins qu’il ne s’agisse d’une antiphrase prémonitoire des évènements qui conduiront à l’exil et à la sortie d’Egypte, au don de la Torah et à la constitution du peuple juif.

Mettre au monde des enfants n’est pas chose aisée du pont de vue de la responsabilité. Ils devront apprendre l’amour de leurs parents pour un jour recommencer l’aventure avec un/une inconnu(e), apprendre à s’aimer puis reporter cet amour sur leurs propre progéniture. Le problème tient précisément à la question de l’inconnu(e) avec qui se fera dans l’aléa total le continuum de vie. Le Talmud Sota, magnifiquement synthétisé par Rabenou Behayé, nous rappelle que : « quarante jours avant la naissance d’un enfant, on proclame au firmament – la fille d’un tel est réservée à un tel » (Sota 2a). Le Zohar le redit à sa manière : « depuis la fin de la Création, Dieu fait des unions conjugales » (Z-Ber.89).  Que d’erreurs dans le script ! Que d’altérations dans la transmission ! Que d’oublis de la part des nouveau-nés, perdant leur feuille de route et du même coup le nom unique et sine qua non de leur complémentaire. Le tâtonnement réussit parfois, souvent. Mais l’échec est aussi au rendez-vous.

Dans ces conditions, où trouver la vérité de l’Amour ? Probablement dans le verset suivant du Cantique des Cantiques, répété à trois reprises, comme pour en signifier l’importance : « Filles de Jérusalem, n’éveillez pas, ne réveillez pas l’Amour, jusqu’à ce qu’il le désire » (Cant.2-7). Comprenne qui pourra, comprenne qui voudra.

Hervé Rehby – © Le Monde Juif .info

© Photo : DR

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