Publié le 13 Fév 2014

A la mémoire d’Ilan Halimi

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Aux mères de ces enfants-là.

J’ai pris ta peur

Entre 13 h et 17 h, je n’ai eu aucune nouvelle de lui. De mon fils. Le plus jeune. Je savais juste qu’il était bien arrivé dans ce pays étranger. Mais c’est tout. Entre 13 h et 17 h,  j’ai su que j’étais toujours aussi folle. Vraiment folle. De cette peur incontrôlable, je pensais en avoir plus ou moins fini. Mais comment faire pour avoir moins peur quand on est née avec la peur. Quand on est née d’un parent qui a eu peur, mais qui ne se souvient plus de ça. Moi je me souviens de sa peur. Je l’ai prise en moi. Tu me disais en souriant qu’ils t’enfermaient dans une pièce noire car tu étais taquin et que tu rentrais les pieds plein de boue. Tu n’avais pas peur des Allemands, mais tu avais peur de ceux qui te cachaient. Alors, j’ai grandi en ne tournant jamais le dos à une porte. J’ai grandi non pas avec méfiance, mais avec lucidité. Conscience de la fragilité mentale du monde. Extra lucidité sur le possible terrible. Les autres me disent que je suis folle. Je sais que j’ai la raison en moi, de penser cela. J’ai élevé mes fils dans cette peur-là. Je ne leur ai rien dit d’effroyable. Mais mes pensées l’étaient. Je les suivais à la trace. M’assurer sans cesse de leur vie sauve. Mais mes pensées… Entre 13 h et 17 h. L’image d’un sac en plastique sur sa tête. Non ! Pas ça ! J’ai toujours aimé mes fils comme si je pouvais les perdre d’un moment à l’autre. Comme si on allait me les enlever d’un jour à l’autre. Cela fait peu de temps que je vais mieux. Mais entre 13 h et 17 h, j’ai rechuté. Retrouvé des peurs que j’avais enfouies. J’ai hérité de leurs folies. Pas seulement, mais de ça aussi. De la folie de l’Histoire. Folle par transmission historique. Entre 13 h et 17 h, Je ne pouvais le joindre. En temps normal, je me serais raisonnée. Mais ma tête tournoyait d’images atroces, coupant ma respiration, vidant mon ventre. Je savais que ma peur venait d’ailleurs. De l’autre. De l’autre en moi. De lui. Si Ilan Halimi était encore vivant, aurais-je moins peur ? Entre 13 h et 17 h, je n’ai cessé de penser à lui. Avant aussi, j’y pensais. Mais l’attente de mon fils m’a ramenée entièrement à ça. Ce moment, où Ilan allait en souriant. Ce moment…, et puis, plus rien. Sa solitude. La solitude d’Ilan. Ce dernier moment, seul. La mort des enfants est la mienne. Elle reste en moi. Ne bouge plus jamais. Entre 13 h et 17 h, j’ai eu envie de prendre sa mère dans mes bras. Je n’avais pas de mots pour elle. Juste la serrer dans mes bras.

Je ne me remettrai jamais de rien. Ni des enfants entassés en sardines, ni de la peur des enfants cachés, ni des enfants enlevés, violés et tués, comme ce petit Jonathan de Guermantès, ou cette petite Thyphaine, victime d’enfanticide. L’assassinat d’Ilan Halimi a scellé la peur en moi, à jamais. Sa torture m’a traînée dans les charniers. Je ne me remettrai jamais de la folie des hommes. Elle est là, tapie quelque part, là où on ne s’y attend pas. Toujours là. Quelque part.  Je ne me remettrai jamais du pire à venir.

Rebecca Wengrow – © Le Monde Juif .info

Rebecca Wengrow est auteure de plusieurs ouvrages, dont le Désespoir des heures de pointe, coup de cœur des libraires LCI, réédité chez Fortuna. Son prochain livre, Trois quarts d’heure d’éternité…….. (Ed. Fortuna) et d’une Etoile cousue main adaptée en short film et qui sera tournée cet été.

Le dernier de ses ouvrages : Trois quarts d’heure d’éternité sortira au salon du livre de Paris, en mars 2014. Vous pourrez la rencontrer sur le stand D26, ou rejoignez-la sur sa page Facebook.

© Photos DR

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