Publié le 8 Juin 2013

Jacob Rodrigues Pereire, le savant juif du siècle des Lumières,pionnier de l’éducation des sourds-muets

Par Perla Amiel

 

« Le seul homme de son temps qui fit parler les muets » Jean-Jacques Rousseau

 

« Il n’y aura plus de sourds-muets, il n’y aura plus que des sourds parlants ! » En se lançant ce défi, Jacob Rodrigues Pereire, savant juif du siècle des Lumières, sera le premier éducateur des sourds-muets en France, et apportera ainsi un profond changement de mentalité vis-à-vis de ces handicapés considérés jusqu’alors comme des dégénérés. 

 

220PX-~1Fuyant l’inquisition portugaise en 1741, la famille Pereire, marranes d’Espagne, s’installe à Bordeaux, ville constituant avec Bayonne, les refuges des conversos admis légalement en France par les ordonnances d’Henri II. Là, Jacob Rodrigues Pereire, observe librement son judaïsme, et développe sa vocation.

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A l’aide d’un alphabet manuel aisé contenu dans les doigts d’une seule main qu’il invente et nomme dactylologie, terme encore utilisé aujourd’hui, Pereire apprend à ses premiers élèves à lire et à écrire. Ils apprennent l’arithmétique sur une machine à calculer de son invention !

 

Mais le langage des mains ne suffit pas à sortir l’élève de son isolement. Pereire veut les intégrer au monde des entendants et va ressusciter en eux la parole. La tâche est difficile, mais l’amour qu’il porte aux enfants lui donnera patience. Tout en s’exerçant à la lecture labiale, l’enfant touche la bouche et la gorge de Pereire dont il imite les mouvements pour prononcer à son tour. La particularité de sa méthode sera aussi d’encourager leur curiosité pour inventer et produire. D’ailleurs, un des élèves, Saboureux de Fontenay, deviendra plus tard un célèbre écrivain. C’est cette stimulation autant que les techniques qu’il a mises au point qui lui vaudront le succès. Le philosophe Diderot, saluera plus tard cette démarche.

Grâce à l’encouragement d’amis et protecteurs, Pereire présente ses premiers élèves à l’Académie Royale des Belles-lettres de Caen, puis, en 1749, devant l’Académie Royale des Sciences à Paris. Le corps savant est unanime : La dactylologie de Pereire éclipse sans équivoque tous les alphabets conçus en Europe depuis le 16e siècle pour ces infirmes. Leurs progrès intellectuels sont si notables que l’Académie proclame sa méthode excellente même pour les enfants ordinaires. Quant à la reddition de la parole, elle relève du génie. Dès lors, les journaux font écho de ce miracle réputé impossible. De Madrid à Stockholm, le nom de Pereire retentit partout, d’autres enfants lui sont confiés.

Son nom pénètre à Versailles et le roi Louis XV le reçoit en audience. Admiratif, ce dernier lui versera une pension annuelle pour perfectionner cet enseignement. Pereire deviendra plus tard son interprète en espagnol et portugais. Il obtient la permission exceptionnelle pour un Juif de s’installer à Paris où il ouvrira un pensionnat en 1751. Il y instruira toute sa vie. Plusieurs savants et personnages célèbres tels d’Alembert, Buffon, Rousseau, Diderot assistent à ses leçons. Il est si respecté et apprécié que les préjuges de caste et de religion disparaissent. A la demande de certains parents appartenant à la noblesse, Pereire, ex-conversos, éduquera leurs enfants dans la religion chrétienne.

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Pereire excelle aussi dans le domaine des sciences : Il se distinguera par différents et brillants travaux scientifiques, qui lui vaudront d’être nommé membre de l’éminente Royal Society de Londres en 1759.

Mais l’Eglise fulmine de jalousie. En France, l’éducation des handicapés était alors réservée aux prêtres.  Dès 1759, on lui suscite des rivaux. De tous les détracteurs, ce fut l’Abbé de l’Epée, un adepte du langage des mains, qui, à coups de diatribes violentes contre Pereire, de calomnies auprès du Roi et de railleries de sa dactylologie, lui opposera sa pédagogie. Mais dans la noble course vers le progrès de la science, la bataille de plumes et les intrigues sont odieuses à Pereire. De plus, face à un antisémite et puissant clergé, un Juif ne peut espérer l’emporter.

Pereire préfère dévouer son encre et son énergie a la lutte pour l’émancipation et la défense des intérêts de la communauté juive portugaise de Bordeaux dont il est nommé agent a Paris. Grâce à sa notoriété, il obtiendra entre autres, leur liberté de commercer et d’habiter dans toutes les régions du royaume, et fera abroger plusieurs coutumes vexatoires pour les juifs de Bayonne.

Le coup dur lui est porté en 1778 : Louis XVI fonde une école spécialisée pour enfants sourds-muets et en offre la direction à l’Abbé de l’Epée qui pourtant ne réussira jamais à les faire parler. La reconnaissance des plus grands rois d’Europe ainsi que les titres délivrés par Louis XV et l’Académie des Sciences dont il a par modestie peu fait étalage, n’y font rien. Avec la complicité de l’Eglise, le nom de Pereire devient tabou et tombe dans l’oubli en moins de deux décennies.

Las, Pereire va encore subir une cruelle épreuve. Son fils aîné décède. Abattu par la douleur, Pereire ne lui survivra que quelques mois et s’éteint le 15 septembre 1780.

Comme mu par une funeste prémonition, son ultime combat fut d’acquérir le 3 mars 1780, un terrain a la villette*(19eme) pour servir de premier cimetière juif à Paris, et d’obtenir la permission d’ensevelir en journée. Il mit fin ainsi à une mesure séculaire, qui obligeait les juifs à inhumer discrètement et de nuit dans des fosses ouvertes à toutes les profanations. Il sera enterré dignement auprès de son fils.

Son dévouement total n’avait guère laissé à Pereire le temps de transmettre le secret de son art, mais les éducateurs européens les plus renommés reconstruiront sa dactylologie en le considérant comme un bienfaiteur de l’humanité.

Ses deux petits-fils, Jacob-Emile et Isaac Pereire, banquiers devenus célèbres par leur contribution dans le développement de travaux industriels importants entrepris sous le second Empire, honoreront la mémoire de leur grand-père, par la création d’une école recourant à la méthode orale.

Pourtant, jusqu’à ce jour, la France continue injustement de fêter l’Abbé de l’Epée, comme le pionnier de l’éducation des sourds-muets…

*Classé monument historique, les vestiges de ce cimetière juif portugais qui fonctionna jusqu en 1810, se situe dans une cour intérieure d immeubles au 44 rue de Flandres. La sépulture de J.R.Pereire a été déplacée plus tard par ses descendants, au cimetière juif de Montmartre.

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