Publié le 12 Avr 2013

Gilles Bernheim : règlements de comptes

Voilà que la Communauté juive est sous le choc des révélations concernant le Grand rabbin de France, et nous voilà tous un peu sidérés d’apprendre ce que les médias nous rapportent. Mais plus encore, la pression exercée par des membres de la Communauté juive sur le Grand rabbin qui a conduit à sa démission d’aujourd’hui nous attriste considérablement, voire nous révolte.

Certains ont cru bon aboyer avec les loups pour avoir la peau d’un rabbin, dont les fautes restent bien en deçà de ce que d’autres ont commis, ou commettent.

Personne n’est parfait, loin de là, mais que ce soit celui qui est des plus intègres qui paie le prix fort, suscite en nous une folle envie d’une cachérisation plus efficace de l’institution.

Passé le choc des mots, des uns et des autres, nous devons nous poser la question tout aussi légitime, du pourquoi ça, pourquoi maintenant, et, à qui profite « le crime » ?

Enfin, si des valeurs sont à défendre, encore faut-il savoir lesquelles. Sont-ce celles des médias, celles de la morale civile, ou celles de la morale juive ?

CITATIONS, PLAGIATS, EMPRUNTS.

L’origine de la controverse porte sur des suites de mots que le Grand Rabbin aurait pris d’un certain nombre de livres, sans en livrer l’origine, ce qui à nos yeux paraît être du « vol d’idées ». Le Grand rabbin a parlé d’emprunts, d’autres disent que c’est du plagiat, bref dans les deux cas la source n’est pas citée.

Restons dans notre vision juive de cette situation. Nous avons un texte qui se trouve dans les Pirkéi Avoth, que nous lisons tous les samedis entre Pessah (Pâques) et Chavouoth (Pentecôte), qui est bizarrement la sixième Michna du sixième chapitre de ce livre. Si je dis bizarrement, c’est que l’on sait que la Torah a elle-même été donnée le sixième jour du sixième mois, qui est mentionné de manière allusive lors de la création du monde quand il est dit concernant l’œuvre du sixième jour « ce fut un soir, ce fut un matin, LE SIXIÈME jour (Yom Hachichi)

Que dit cette Michna :

גדולה תורה יותר מן הכהונה ומן המלכות

La Torah est plus grande que la prêtrise, ou la royauté…

parce que l’on est amener à

הלומד על מנת ללמד והלומד על מנת לעשות,

… étudier afin d’enseigner, étudier afin d’observer,

המחכים את רבו, והמכון את שמועתו, והאומר דבר בשם אומרו.

à ajouter à la sagesse de son maître, à comprendre le sens de ce que l’on étudie et à rapporter la parole au nom de son auteur.

הא למדת כל האומר דבר בשם אומרו מביא גאולה לעולם, שנאמר ותאמר אסתר למלך בשם מרדכי.

Tu apprends ainsi que celui qui rapporte une parole au nom de son auteur amène la rédemption au monde, car il est dit : Esther le rapporta au roi au nom de Mardochée.

Pourquoi doit-on citer l’auteur des propos ?

Parce que la source nous donne une indication sur la crédibilité des propos. Mardochée était le prophète de l’époque, et qui dit prophète dit qu’il est inspiré par Dieu. Ce n’est pas l’homme Mardochée, mais l’homme inspiré qui nous intéresse.

Est-ce que les propos sont en cohérence avec la parole Divine, là est la question.

Autre exemple, récent lui aussi. Nous avons lu, il y a peu dans la Haggadah les choses suivantes :

« Les Égyptiens nous traitèrent avec méchanceté, ils nous firent souffrir et ils nous imposèrent un dur travail. »  Deutéronome. 26-6.

Pour expliquer ce verset des rabbins de la Haggadah prendront chacun des mots-clefs, l’expliqueront, et apporteront à l’appui de leurs explications des versets de la Torah (la Bible).

Ainsi :

« Les Égyptiens nous traitèrent avec méchanceté », comme il est dit : « Allons, agissons avec ruse envers lui (Israël) de peur qu’il se multiplie et que, s’il y avait une guerre, il se joigne à nos ennemis, se batte contre nous et quitte le pays. » Exode 1-10.

« Ils nous firent souffrir », comme il est dit : « Ils mirent des surveillants sur (le peuple d’Israël) pour le faire souffrir de leurs fardeaux ; et il construisit des villes d’entrepôts pour le Pharaon, Pitom et Ramsès. » Exode 1-11.

« Et ils nous imposèrent un dur travail », comme il est dit : « Les Égyptiens firent travailler les Enfants d’Israël avec dureté. Et ils rendirent leur vie amère par le dur travail, avec le mortier et avec les briques et toutes les sortes de travail dans le champ, tout leur travail qu’ils leur imposèrent avec dureté. » Exode 1-13.

Quand dans la Guémara (le Talmud) tel Rabbi est cité, c’est non pour lui rendre hommage, mais pour savoir où il se place dans la lignée de la transmission. Est-il un Tana c’est à dire plus proche de la transmission Sinaïtique ou un Amora (successeur des Tannaïm). La prééminence du Tana est connue sur l’Amora.

De même quand le talmud cite un Rabbi, c’est pour nous apprendre si c’est un Tana ou un Amora, de qui il est l’élève, quand a-t-il vécu, quelle est son école de pensée, (Exemple Beith Hillel ou Beith Chamaï), et mettre son enseignement en perspective.

Pour nous la citation de l’auteur a pour objet avant tout sa crédibilité et non une forme d’hommage à l’homme savant ou non.

Dans le monde de la philosophie, citer Baruch Spinoza, sans dire que c’est du Spinoza pousserait obligatoirement à l’erreur, tant le sens qu’il donne (ou donnait) aux mots est loin du sens commun.

L’obligation, qui nous est faite de citer nos sources, a pour objectif de vérifier que l’enseignement dispensé ou reçu s’inscrit bien dans la cohérence des textes fondateurs à savoir la Bible, la Michna, et le talmud.

Ce n’est pas le souci des non juifs qui eux considèrent, qu’un homme PRODUIT du savoir, alors que pour nous il TRANSMET du savoir, pour ce qui est de notre domaine (et non du domaine scientifique).

Que des juifs de bonne ou mauvaise foi (de foi juive et non juive) au nom de valeurs qui ne sont pas les nôtres veulent participer au lynchage d’un des leurs, libre à eux. Mais surtout qu’ils ne disent pas faire cela obligatoirement au nom des valeurs juives.

Par contre, ce qui est choquant, c’est qu’en dehors des considérations ci-dessus, l’image de la Communauté et au-delà de sa personne, ce qu’il incarne, ne peut en aucun cas être salie, et trouver en cela une quelconque approbation. Il est clair que le fait d’avoir pris des libertés vis-à-vis des usages, surtout à ce niveau de responsabilité, est une faute grave.

Mais pour clore ce chapitre, il faut revenir sur le mot emprunt.

Voilà donc un homme juif, un rabbin, un grand rabbin, qui sait tout cela. Il a manifestement une grande culture. Certains textes l’ont marqué. Il les a trouvé bien écrits, et certaines phrases bien faites reflètent sa pensée, en dehors de toute adhésion à l’éthique, ou à la philosophie de l’auteur. Il est juif, à cent pour cent, mais au moment où il écrit, les termes qui conviennent le mieux pour exprimer sa pensée sont ceux qu’il a en mémoire. Citer l’auteur, en une forme d’hommage qui reviendrait à accréditer l’idée qu’il adhère aux idées de cet auteur, ce qui n’est pas le cas.

Le plus simple eut été de les réécrire, mais ça c’est du plagiat. Bizarrement il a un mot pour qualifier son geste : « j’ai emprunté ».

Citation, plagiat, emprunt ? La bonne définition est fonction de notre charité à son égard. Mais la plus honnête est bien EMPRUNT.

L’agrégation.

Nous savons que le Grand Rabbin Gilles Bernheim a démontré ses compétences plus d’une fois. Elles sont indéniables. Son problème d’agrégation dont il faisait état sans le faire a été soufflé par des personnes mal intentionnées aux journalistes de LIBÉRATION, ce qui a mis le feu à la deuxième balle pour achever le grand rabbin.

Dans l’affaire Cahuzac, les journalistes n’ont rien trouvé. Une personne de l’opposition qui avait gardé une cassette depuis des années l’a ressortie en la transmettant à Médiapart, et sa femme avec qui il était en instance de divorce a fait le reste.

Dans l’affaire Bernheim, des personnes choquées par son texte sur « le mariage pour n’importe qui » ont cherché à le mettre en difficulté, et ses opposants de l’intérieur ont fait le reste.

Les médias et le Grand Rabbin.

L’affaire du texte sur le mariage goy ou gay a été perçue comme étant le texte le plus construit contre cette loi du mariage pour n’importe qui . La bien pensance de gauche n’a pas supporté ce texte, qui était une épine dans leur pied.

Son opposition à Stéphane Hessel le dieu vivant, (mort à présent), que certains veulent mettre au Panthéon a été considérée comme un affront, qu’il fallait laver.

Enfin, se payer un rabbin, voire le Grand rabbin de France était là une bonne opportunité, tout en utilisant d’autres prétextes à savoir le plagiat et la fausse agrégation.

Mais le plus sournois est le rôle de certains juifs de la communauté qui ont participé en alimentant la presse par des informations, ou par leur propos, afin que le travail de lynchage aboutisse bien à sa mort programmée.

Les habituelles personnes qui chez nous souffrent d’incontinence médiatique n’ont pas pu s’empêcher de se répandre devant les médias à la sortie du Conseil du Consistoire Central réuni ce midi.

Joël Mergui qui d’habitude ne s’occupe pas de la hévra Kadicha a orchestré la cérémonie de l’enterrement. Il a laissé la parole au Grand Rabbin une dernière fois, qui a donné sa démission, au motif que la pression était devenue insupportable. Cette démission est aujourd’hui prise comme un soulagement pour lui, son entourage et la communauté, tant les erreurs commises n’arrivaient pas à trouver de justification.

Jamais gâchis ne fut si immense. Au lieu de le préserver, l’institution l’a laissé seul se dépatouiller dans cette affaire, alors que certains alimentaient la lapidation médiatique.

Le propre du judaïsme est le pardon. Mais il faut croire que le discours est une chose, et les actes en sont une autre.

Les règlements de comptes continueront, et la communauté ou ce qu’il en reste n’en finira pas, avec ses divisions et ses affrontements.

Quoi qu’il en soit Monsieur le Grand Rabbin Gilles Bernheim, il serait triste pour bien des personnes que votre voix se perde dans le silence, après l’espoir qu’elle avait fait naître.

Si Dieu nous donne la mémoire, il nous donne aussi l’oubli, sans lequel on ne pourrait vivre. Mais surtout il nous a donné le pardon de nos fautes, car sans cela aucune vie n’est possible.

Celui qui incarnait la Communauté est parti. Seul un Grand rabbin peut l’incarner, espérons que le prochain sera à la hauteur de la tâche.

Moshé COHEN SABBAN

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