Publié le 2 Mar 2013

Emma Lazarus (1849-1887) : la poétesse de la statue de la liberté

liberty

Le Nouveau Colosse

Pas comme ce géant d’airain de la renommée grecque

Dont le talon conquérant enjambait les mers

Ici, aux portes du soleil couchant, battues par les flots se tiendra

Une femme puissante avec une torche, dont la flamme

Est l’éclair emprisonné, et son nom est

Mère des Exilés. Son  flambeau

Rougeoie la bienvenue au monde entier ; son doux regard couvre

Le port relié par des ponts suspendus qui encadre les cités jumelles.

‘’Garde, Vieux Monde, tes fastes d’un autre âge !’’ proclame-t-elle

De ses lèvres closes. ‘’Donne-moi tes pauvres, tes exténués,

Tes masses innombrables aspirant à vivre libres,

Le rebus de tes rivages surpeuplés,

Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête me les rapporte

Je dresse ma lumière au-dessus de la porte d’or !’’

Lu par des millions de visiteurs, gravé sur une plaque de bronze, ce sonnet rédigé par Emma Lazarus en 1883 est exposé à l’intérieur du piédestal de la Statue de la Liberté. Les Américains ignorent aujourd’hui que « le Nouveau Colosse », qu’ils récitent ou chantent parfois tel un hymne, fut composé par une très grande poétesse juive sioniste.

Ce monument, appelé à l’origine « la Liberté éclairant le monde », fut offert en signe d’amitié par la France aux Etats-Unis en 1886 pour le centenaire de la Déclaration d’Indépendance américaine commémorant ainsi la précieuse alliance avec la France durant la révolution américaine.

Le chef-d’œuvre fut conçu et fabriqué à Paris par le sculpteur Bartholdi avec la collaboration de Gustave Eiffel pour la charpente métallique interne. La construction de son piédestal devait être réalisé sur place par les américains, son achèvement nécessita un appel de fonds et fut financé par la vente aux enchères d’œuvres artistiques, parmi lesquelles « The New Colossus » qu’Emma composa spécialement pour l’occasion. Le poème tomba cependant dans l’oubli et ne fut fixé à l’intérieur du socle qu’en 1903.

LAZARUS

Emma naît à New York en 1849. Fortunés et cultivés, ses parents Esther et Moses Lazarus, descendants de juifs sépharades ayant fui l’inquisition portugaise, élèveront leurs sept enfants dans une élégante maison de l’Union Square, entourés de précepteurs.

Emma s’avère très vite une élève précoce, surdouée, d’une curiosité insatiable avec une prédisposition particulière pour la littérature classique américaine et européenne, l’histoire, la poésie et les langues. Elle maîtrise le français, l’allemand, l’italien et l’hébreu et commence à composer des vers dès 14 ans. Convaincu du talent de sa fille, âgée alors de 17 ans, son père décide de publier son premier recueil de poèmes et l’adresse au plus célèbre poète écrivain américain de l’époque, Ralph Waldo Emerson. Séduit, ce dernier devient dès lors le mentor d’Emma.

Avec les encouragements et critiques de son éminent maître, Emma devient l’auteur d’une œuvre prolifique à succès qui comprend des essais, des lettres, des pièces de théâtre ainsi qu’un roman unique et très apprécié sur la vie de Goethe. Cependant la poésie est sa véritable vocation, matérialisée sous la forme de plusieurs recueils de poèmes.

Tout en se forgeant son propre style, son écriture sera influencée par le genre dramatique et le courant romantique européen du 19ème siècle dont elle s’inspire à travers les très  nombreuses traductions qu’elle fera du travail de géants comme Victor Hugo, Pétrarque dont elle adopte la forme du sonnet, et surtout Heinrich Hein, ce grand poète juif allemand tiraillé par sa double identité juive et allemande, qui la fascinera et la troublera à la fois. L’adaptation qu’elle réalisera de « poèmes et ballades de Heinrich Heine »est considérée comme l’une des meilleures à ce jour.

Issue d’une famille non observante et d’un père soucieux d’intégrer ses enfants à la haute société non-juive, Emma, qui de son propre aveu n’avait pas d’attirance pour la pratique religieuse, fut néanmoins fière de son patrimoine juif sépharade. Elle le montrera à travers ses traductions extraordinaires de poèmes des grandes figures de l’âge d’or espagnol tels Salomon Ibn Gabirol et Juda Halevy dont l’ardeur religieuse et l’élévation morale la toucheront. Certaines traductions seront incorporées dans les livres de prières.

En 1881, alors qu’Emma fait partie de l’élite des cercles littéraires de New York et est saluée par les plus grands intellectuels de son temps comme un écrivain et poète d’une rare puissance, son âme juive sera ébranlée à la lecture du roman philosémite et proto-sioniste « Daniel Deronda »de Georges Elliot*. La même année, ce réveil profond de son identité juive sera renforcé par l’arrivée en masse d’immigrants juifs russes fuyant les pogroms tsaristes. Cet évènement opèrera un changement manifeste et radical au niveau de sa vie et de son écriture. Dès lors, elle ne cessera d’apporter une aide constante et considérable, tant financière qu’humaine et sociale à ces nouveaux arrivés pauvres, malades et mal vus des non-juifs. Elle voyagera même en Europe pour demander le soutien de grands philanthropes juifs de l’époque. Elle consacrera aussi et désormais sa plume à la lutte contre l’antisémitisme et pour le Droit de ces réfugiés.  Elle exprimera sa réaction aux pogroms dans des poèmes comme « Chansons d’un sémite », « Danse à la mort »et autres… 

Entre 1882 et 1883, 15 ans avant le premier congrès sioniste d’Herzl, Emma, préoccupée par la montée de l’antisémitisme en Europe, publie une oeuvre visionnaire, « Un Epître aux Hébreux », série de 15 lettres ouvertes appelant de façon véhémente à l’établissement d’un foyer juif en Palestine, ainsi qu’au rassemblement et à l’unité des Juifs pour soutenir leurs coreligionnaires russes infortunés. Elle met en garde les Juifs américains qui pensent échapper à l’antisémitisme en s’assimilant et leur conseille d’apprendre à connaître leur histoire. Donnant à son art une nouvelle orientation, elle écrit en prose « Près des eaux de Babylone » Histoire des Juifs en diaspora.

C’est dans cet état d’esprit qu’Emma écrit en 1883 « Le Nouveau Colosse ». Destinée au départ à marquer le passage de l’obscurantisme aux Lumières, la statue devient à travers ce sonnet un phare de générosité et d’accueil. Mais au-delà de ces symboles universels et au vu du parcours de l’auteur, ce poème qui fait partie du patrimoine culturel américain semble soudain prendre une autre dimension, celle d’une note d’espoir adressée au peuple juif.

Avec l’image de « l’éclair emprisonné », elle cassera les notions de liberté et de lumière en lesquelles les nations veulent croire, dans un monde pourtant encore obscur. « Aucun de nous ne sera libre, jusqu’à ce que nous soyons tous libres » écrira Emma. C’est aussi dans cette période qu’apparaît dans certaines de ses lettres, la conviction que la réparation du monde ne se fera qu’après le rétablissement d’une nation juive, anticipant de façon incroyable un des thèmes centraux de la pensée du Rav Kook.

N’ignorant pas que le terme de « Mère des exilés »est attribué à notre matriarche Rachel, Emma l’utilise et se l’approprie, se languissant comme Rachel du retour d’exil des enfants d’Israël.

Le poème se termine sur une note d’optimisme. Rachel accueillant ses enfants et les guidant de sa lumière dressée « au-dessus de la porte d’or » pourrait suggérer une allusion à la porte dorée, connue en hébreu sous le nom de Sha’ar Harahamim, 8ème porte de Jérusalem aujourd’hui murée et par laquelle la délivrance arrivera.

En 1887, très malade au retour d’un voyage en Europe, Emma s’éteint précocement à l’âge de 38 ans. Si pour le peuple américain ce sonnet est aujourd’hui célèbre, le nom d’Emma Lazarus lui est à peine familier, ignorant qu’elle fut l’une des plus grandes figures littéraires américaines de la fin du 19ème siècle.

*Roman qui célèbre la spécificité juive. Au terme d’une quête, le héros juif quitte l’Angleterre pour sa terre ancestrale.

Perla Amiel – © Le Monde Juif .info | Photo : DR

Recherche

Soutenez le mondejuif.info

En continuant à utiliser le site, vous acceptez l’utilisation des cookies. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer