Publié le 4 Fév 2013

Un regard juif sur « Abraham Lincoln » de Spielberg.

SPIELBERG-LINCOLN

Tout comme Spielberg, depuis longtemps, j’ai une profonde admiration pour le 16e Président des Etats-Unis, Abraham Lincoln. Dans son nouveau chef d’œuvre, au delà de cet épisode crucial de l’histoire américaine, Spielberg nous plonge dans les rouages psychologiques de l’intelligence politique d’Abraham Lincoln avec une complexité et une finesse auxquelles peu de superproductions de cette envergure peuvent prétendre.

Spielberg voue une admiration illimitée au 16 e Président des Etats-Unis. Il a tout lu sur le sujet. Depuis longtemps, il envisage de lui consacrer un film. Pour diverses raisons, le projet reste dans les cartons jusqu’au jour où il décide enfin de s’y consacrer. Avec le scénariste Tony Kushner, ils décident de ne se concentrer que sur les deux dernières années les plus intenses de la vie de Lincoln. Sa profonde connaissance de Lincoln lui permet d’explorer tous les états d’âmes du président : ses humeurs, son flegme et son humour, ses angoisses et ses certitudes, son immense sens tactique, son goût pour la realpolitik et les jeux de pouvoir, sa vie privée compliquée, à la fois joyeuse et tourmentée, les interminables blagues pas drôles, qu’il impose à ses interlocuteurs…

En janvier 1865, la guerre de Sécession fait rage ; les Sudistes ne lâchent rien et sont plus que jamais déterminés. Proche de la victoire, au prix d’un lourd tribut humain, Abraham Lincoln veut inscrire le principe de l’abolition de l’esclavage dans la Constitution. Il n’y est pas obligé ; il suffirait de promulguer une loi. A ceci près qu’une loi peut être abolie ; un principe constitutionnel, non.

Lincoln sait que sa stratégie est risquée : le Congrès est plus que divisé sur la question, y compris au sein de son propre camp. Si le 13e amendement est refusé, le second mandat de Lincoln s’engagerait sous de mauvais auspices. Et, surtout, le moral des troupes nordistes pourrait être entamé, au point, peut-être, de changer l’issue de la guerre.

Mais Lincoln est pugnace, son éducation, les épreuves très dures qu’il a subies au cours de sa vie ont forgé plus qu’un homme ; un destin exceptionnel. D’un point de vue politique, il n’a presque plus de marge de manœuvre, il ne lui manque qu’une quinzaine de voix. Profondément honnête dès son enfance (depuis sa jeunesse, il est prénommé « honnête Ab »), il se refuse à toute magouille politicienne véreuse. Pour convaincre ces quinze voix manquantes, il va faire quelques compromis politiques (y compris sur l’abolition de l’esclavage) et pour les plus récalcitrants de ses pires détracteurs politiques, accorder des postes dans la prochaine administration.

Grâce à son obstination, son réalisme politique et son charisme, Lincoln gagne la bataille du 13e amendement. Il le paiera du prix du sang : trois mois plus tard, le 14 avril 1865, il est assassiné. Mais désormais et pour toujours : <i>« Ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n’est punition d’un crime dont le coupable aura été dûment convaincu, n’existeront aux Etats-Unis, ni dans aucun des lieux soumis à leur juridiction. »

Spielberg, dans sa longue filmographie, a toujours évoqué de façon directe ou indirecte son attachement à l’histoire du peuple Juif, d’’Indiana Jones à la recherche de l’Arche perdue, en passant par l’incontournable La liste de Schindler, ou encore dans le Moïse le Prince d’Egypte, Il faut sauver le soldat Ryan ou Munich, voir même sous forme d’allégorie dans Jurassik Park entre les dinosaures et les Juifs, où, selon toute logique, les Juifs, tels les dinosaures auraient dû disparaître au cours de siècles de persécutions et notamment, pendant la Shoah.

Dans cet Abraham Lincoln de Spielberg, le point de vue juif est indécelable, et cependant…Sur un peu moins de 50 000 âmes juives américaines durant la guerre de Sécession, environ 10.000 Juifs combattent volontairement dans les rangs confédérés et dès le début des hostilités, entre 5 à 7000 dans l’armée de l’Union.

Beaucoup d’entre eux s’illustrent brillamment. Au tout début du film, Spielberg dépeint brièvement la bataille de Jenkins Ferry où s’est vaillamment illustré le général Frederick C. Salomon, immigrant juif de Prusse, un des commandants de l’armée de l’Union dans ce conflit.

Portrait du Général Frederick Salomon

Portrait du Général Frederick Salomon

 

Du côté des confédérés, un Juif en particulier, est un farouche opposant à Lincoln et lui donne beaucoup de fil à retordre sur le terrain des opérations militaires : Judah Philip Benjamin (1811-1884). « Le cerveau de la Confédération » acquiert sa renommée comme avocat et est élu sénateur de Louisiane en 1852. Il prend parti pour la Confederate States of America à sa création, suite de la sécession de la Louisiane avec l’Union, et en devient le premier Ministre de la justice et Ministre de la guerre puis, plus tard, Ministre des affaires étrangères.

Portrait de Judah Philip Benjamin.

Portrait de Judah Philip Benjamin.

 

 

A l’image de ces quelques grandes familles juives américaines fortunées et d’autres beaucoup moins, mais propriétaires d’esclaves noirs, Judah Benjamin. Dès 1850, il revend la plantation et les 150 esclaves qu’il détient de sa femme. Durant la guerre, il tente de faire accepter l’idée qu’il faut accorder la liberté à tous les Noirs qui se battent dans l’armée confédérée. Cette proposition, déjà soutenue par le général Lee, n’est acceptée qu’en mars1865, donc, bien trop tard du fait de la vive opposition qu’elle suscite de la part des plus riches planteurs.

 

La rumeur court que Benjamin projette l’assassinat d’Abraham Lincoln. Il s’enfuit en Angleterre immédiatement après la guerre civile où il commence alors une deuxième carrière réussie comme avocat. Il est enterré à Paris, au cimetière du Père Lachaise, en exil pour l’éternité. Sa tombe est restée anonyme jusqu’en 1938, date à laquelle le chapitre parisien des Filles de la Confédération lui donne, enfin, une pierre tombale.

benj-paris

Ces personnages juifs sont l’occasion pour Spielberg d’évoquer l’attitude de cette communauté juive américaine, plus ou moins tolérée, prise dans les tourments et le feu de l’Histoire. De nombreux rabbins réformés ont toutefois marqué leur opposition notoire à l’esclavagisme comme par exemple, David Einhorn, leader du mouvement réformé aux Etats-Unis et rabbin successivement à Baltimore, Philadelphie et New York, et Sabato Moraïs qui a succédé à Leeser à la tête de la communauté de Philadelphie.

Fuyant les pogroms et la barbarie de la vieille Europe, les immigrants juifs ont été à un degré moindre, exposés à un antisémitisme aux préjugés séculaires tenaces sur le sol américain. L’épisode le plus sombre reste sans doute l’ordre d’expulsion des marchands juifs de coton des territoires sous contrôle nordiste par le général Ulysse Grant accusant alors les Juifs de commercer avec les confédérés. Un décret annulé par Abraham Lincoln en personne.

Portrait du Général Grant.

Portrait du Général Grant.

Peut-être qu’au final, pour Spielberg, Lincoln incarne, quelque part, un Moïse des temps modernes guidant son peuple vers une terre promise où tous les hommes seraient libres et égaux, guidés uniquement par des lois universelles. Et tout comme Moïse, Lincoln était un brillant législateur.

Yohann Taïeb – © Le Monde Juif .info | © photos : DR

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