Publié le 20 Fév 2013

Les dessous du raid israélien en Syrie, par le général Abel Pertinax.

Analyse du raid israélien en Syrien par le général Abel Pertinax,un pseudonyme, haut-gradé dans l’armée française, et spécialiste des questions de sécurité. Propos recueillis par Georges Malbrunot pour « De Bagdad à Jérusalem : L’Orient indiscret ». Publié le 19 février 2013.

 

130201~1Mercredi 30 janvier 2013, tôt avant l’aube : l’aviation militaire israélienne bombarde un objectif en territoire syrien, proche de Damas. Les médias sont restés dans le vague, faute d’informations précises. Rappelons qu’un raid de ce type avait déjà eu lieu en Syrie dans la nuit du 5 au 6 septembre 2007 (opération baptisée « Orchard »), sur le site d’al-Kibar, proche de Deir Ezzor sur l’Euphrate, soupçonné alors d’abriter un réacteur nucléaire plutonigène construit par les Nord-Coréens.Des doutes subsistent encore sur la cible réelle de ce raid du 30 janvier, voire sur les cibles, car une seconde attaque aurait été enregistrée peu auparavant à la frontière ente la Syrie et le Liban. Mais peut-être s’agit-il d’un cafouillage de sources.

Alors que visait l’aviation israélienne? Comment Israël a-t-il en temps utile connaissance de menaces de ce type contre sa sécurité ? Quelles étaient alors les motivations de Tel Aviv? Pourquoi les Syriens ne se sont-ils pas défendus ? 

Le site du Syrian Scientific Research Council (SSRC) à Jamraya au nord-ouest de Damas (non loin de la frontière libanaise, 15 km environ) était vraisemblablement l’objectif majeur du raid. Il s’agit d’un centre de recherche et développement, de fabrication et de stockage de substances chimiques entrant dans la composition des gaz de combat. Vraisemblablement aussi de recherche bactériologique (B & C dans le jargon militaire). Il est bien entendu connu de longue date des experts occidentaux, et plus encore israéliens. Pourquoi alors cette attaque à ce moment là, et pas plus tôt ? Parce que le renseignement israélien savait qu’un convoi banalisé était alors en train de charger du matériel sensible. C’est d’ailleurs ce convoi, à l’intérieur même du site, qui a été « chirurgicalement » touché, et non le centre lui-même comme l’a prétendu Damas. Détruire ou endommager les réserves chimiques eut pu être trop dangereux et donc contre-productif vis-à-vis de la communauté internationale. Inutile, surtout, puisque le centre est connu et étroitement surveillé.

Au profit de qui était effectué ce transfert ? Vraisemblablement le Hezbollah libanais. Le « Parti de Dieu » aide beaucoup le raïs syrien dans sa lutte contre l’insurrection armée dans son pays. Lequel n’a rien à refuser à la milice libanaise. Si Bachar el-Assad n’a  jusque-là pas osé lui livrer des armes de destruction massive, il pourrait être amené à franchir le pas. Ce dont les services israéliens seraient aussitôt avertis. Dont acte.

L’autre cible citée par les médias arabes et certaines sources libanaises est un convoi à la frontière entre Liban et Syrie. Dans cette hypothèse, il s’agirait là d’un objectif plus « banal », les Israéliens ayant une bonne connaissance du « bootleg » d’armes (principalement russes – neuves – mais aussi chinoises) entre la Syrie et le Liban (comme entre l’Iran et le Liban).  En l’espèce, un transfert de  batteries de missiles sol-air SA-17, un système mobile anti-aérien russe très performant, difficile à localiser et à détruire. Le 9K37M1-2, ou « Buk-M1-2 » – sous son appellation d’origine (en code OTAN, SA-17 « Grizzly ») – est polyvalent. Il est principalement destiné à la défense à moyenne portée des forces terrestres et de points vitaux. Il est de la famille des missiles ex-soviétiques SA 6 et SA 11 (respectivement « Gainful » et « Gadfly » dans leur dénomination OTAN). Outre être dédié à contrer tous les engins volants pilotés, il possède également des capacités anti-missiles de croisière, voire balistiques. Il existe également sous des variantes antichars et antinavires. Ce qui en ferait un armement redoutable dans les mains de la milice libanaise chiite en cas de nouvel affrontement contre Israël.

Dans les faits, et après recoupement, il pourrait s’agir des deux à la fois : un transfert de missiles de dernière génération au profit du Hezbollah, à proximité (ou à l’intérieur du site) de ce centre sensible, surveillé en permanence par les Israéliens. Pour mémoire, on se souviendra des deux raids aériens menés par les avions militaires israéliens en janvier 2009 en territoire soudanais (à la frontière soudano-égyptienne) contre des convois destinés à ravitailler en armes (en provenance d’Iran) le Hamas dans la Bande de Gaza.

Peu de ces transferts d’armes au profit de leurs « bêtes noires » échappent aux Israéliens. Pourquoi ? Comment Israël connait-il ces menaces pour sa sécurité ?

Outre un remarquable renseignement humain, les Israéliens disposent de satellites espions capables d’identifier et situer les camps et entrepôts secrets d’armes du Hezbollah en Syrie (la presse a publié en 2009 celles d’un complexe militaire près de la ville d’Adra, au nord-est de Damas). Leurs drones (la FINUL française, pour sa part, les suit en permanence dans le ciel libanais) détectent les convois banalisés, suspectés de transférer ces armes au Liban, plus précisément vers des caches souterraines de la plaine de la Bekaa. Depuis ses sites sur le territoire syrien, le Hezbollah est autorisé par Bachar à opérer librement. Autant que faire se peut, la milice chiite fait transiter ses convois par mauvais temps, les satellites et drones israéliens étant alors réputés aveugles. C’est bien sûr compter sans le satellite radar, mais cette technologie, d’une interprétation ardue, n’est pas infaillible.  Car les Israéliens sont entrés depuis 1988 dans le club fermé des Nations capables de concevoir, fabriquer, lancer et opérer des satellites. Aujourd’hui, plusieurs d’entre eux tournent autour de la terre : notamment trois satellites  militaires d’observation optique et électro-optique de type Ofek, deux satellites de communication Amos (un troisième à venir) et un satellite d’observation radar Ofek-8 également appelé TecSar (qui fut mis en orbite en coopération avec l’Inde depuis ce pays). Ces satellites d’observation ont la particularité d’être placés en orbite basse et ont ainsi une période de revisite haute (ils font le tour de la terre plusieurs fois en 24 heures, ce qui permet de mettre à jour en permanence les sites et zones surveillées). Ultra-performants, ils fournissent bien entendu des images et des informations très précieuses des pays limitrophes. Un choix stratégique et technologique pour lequel ce pays investit chaque année des centaines de millions de dollars, afin de ne sous-traiter à personne d’autre l’appréciation de sa sécurité.

Quelles étaient les motivations de Tel Aviv?

La démonstration des chasseurs-bombardiers et des autorités de Tel Aviv du 30 janvier est pertinente : faire la preuve une fois de plus aux responsables syriens qu’Israël a l’œil sur tout dans leur pays. Ensuite confirmer l’efficacité de leurs systèmes d’armes et de leurs tactiques (opération furtive et soudaine, non détectée; frappe chirurgicale). In fine, lancer un ultime avertissement à Bachar al-Assad, dont le centre visé par le raid était placé sous la responsabilité directe (tout comme l’était celui d’al-Kibar en 2007).  Car le ministre israélien de la défense Ehud Barak a déclaré pour la deuxième fois dimanche 3 février qu’il voyait la chute du président syrien comme imminente. Il s’était déjà exprimé ainsi peu après le soulèvement syrien en mars 2011. Ce qui signifie qu’Israël s’est maintenant fait à l’idée du départ d’Assad. Ce qui n’était pas pour l’Etat juif le scénario idéal au départ des émeutes en Syrie.

Les Israéliens – au premier chef leurs services – ne sont pas en effet enclins à lâcher la proie pour l’ombre : ils connaissent parfaitement leur ennemi actuel (« Bachar, ce diable que l’on connait si bien », selon un diplomate israélien), et disposent dans le système en place et dans tout le pays de sources nombreuses et de valeur. Ce qui serait remis en cause par un changement de régime à Damas, surtout islamiste. Mais avec l’évolution de la situation militaire, ils se sont fait une raison, et attendent. Tout en restant réactifs. Enfin, Israël, comme de coutume, n’a pas reconnu publiquement le raid aérien mais Ehud Barak n’a pas non plus caché l’évidence : «… je ne cesse de répéter en toute franchise quelle est notre position et c’est une preuve supplémentaire que, lorsque nous disons quelque chose, ce ne sont pas des paroles en l’air. Nous disons que nous ne jugeons pas possible d’autoriser l’acheminement d’armes perfectionnées au Liban », a-t-il déclaré.

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