Publié le 2 Fév 2013

Confession Marrane – Vidouy.

Adapté du témoignage incertain d’une mémoire vacillante

Hervé Rehby

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Je m’appelle Miguel Martinez, né Mikhaël Ben Mordekhaï dans une famille de judeos de Catalogne le 7 sivan 5228 (15 mai 1466) et j’habite pour quelques heures encore la ville de Girone au bord du fleuve Ebro, que les Chrétiens appellent le fleuve des Judeos, des Hébreux.

Il est deux heures de l’après midi et le soleil de ce 31 Juillet plombe comme jamais, écrasant les êtres et les choses, les judéo et les chrétiens, pour une fois unis dans une communauté de destin.

Pourtant, c’est officiellement fini : les judéo et les chrétiens séparent leurs chemins ; le décret du roi Ferdinand prend effet aujourd’hui, avant veille du 9 Av, date anniversaire de la destruction du temple de Jérusalem. Les judéos restés fidèles ouvertement ou secrètement au judaïsme sont expulsés du royaume d’Espagne.

Je sors à l’instant de cette grande et sinistre bâtisse, où j’ai enduré un mois de tortures, de souffrance physiques et morales. Mes bourreaux viennent de me jeter dehors à coup de pied et de martinet. Pourtant je suis comme eux désormais. Ils me l’ont suffisamment répété. « Renie ton judaïsme et tu vivras ». Qui se souvient encore, dans cette promesse d’avenir radieux, de l’écho à peine intelligible de la femme de Job : « Maudis le Seigneur et meurs ». Ici, le judéo est pris dans ce piège sans issue, entre la vie et la mort, la vie d’un mort vivant ou la mort tout court.

Je sais. D’autres ont encore choisi la fuite. Mon ami Yehouda-Leon ; mais il est mort assassiné par des brigands, avec beaucoup d’autres Juifs sur un bateau pourri qui n’arriva jamais en Italie. Mon ami Salomon, parti pour Constantinople, dit-on, et dont je n’ai pas de nouvelles. Faut il accepter ce destin de connaître ses frères pour mourir avec le souvenir de leur existence fugitive, irrémédiablement. Oui, le Diable doit y être pour quelque chose dans cette affaire. Et Dieu dans tout cela ? Que m’importe après tout !! Je ne sais plus son nom d’antan. L’ineffable inconnu était plus mon voisin que ce Père qui m’est d’autant plus étranger qu’il a pris le visage de nos grands pères. Que le dieu d’Abraham et… de Jésus me pardonne ces paroles de rébellion.

J’ai pourtant fait tous les efforts possibles pour être un bon chrétien, pour oublier que j’étais judéo, oublier jusqu’à mon nom et celui de mon père. Qu’il me le pardonne dans sa tombe. Mais voilà ! Rien à faire. Je ne peux cesser d’être ce que je suis en passe d’être, un judéo en devenir. Je suis certain aujourd’hui que les apôtres, que Jésus lui même, me comprennent. Etre chrétien est devenu pour moi la fin du chemin. Mais ce messie, je ne l’ai pas élu !! Je me suis juste rendu à lui, ou plutôt à ses adorateurs par peur de la mort, par lâcheté, par facilité aussi, peut-être. Je l’ai fait aussi pour Gracia, ma jeune épouse, que je continue d’appeler dans l’intimité de notre maison par son nom, le vrai, le juif, Sarah, – princesse en hébreu – ma princesse, souveraine dérisoire d’un royaume imaginaire, qui fut jadis la splendeur de son temps, et qui gît désormais anéanti, à jamais perdu.

J’ai choisi d’être converso et d’essayer sincèrement d’adopter cette religion qui procède de la mienne. Si le Messie d’Israël venait demain, il ressemblerait à s’y méprendre à Jésus, venu peut-être trop tôt au goût des Judeos. Un maître d’Andalousie ne disait-il pas « le Messie vient toujours trop tôt ». Ne procèderait-il pas aux mêmes réformes que Paul a mis en place pour que s’accomplisse l’Histoire d’Israël. Le porc ne deviendrait-il pas licite à la consommation ?

Un prêtre, Don Pedro, s’est occupé de moi, après ma conversion. Il venait souvent me voir à la maison, pour vérifier que je ne judaïsais pas en secret. Avec mon jeune frère Yoshua-José et ma femme, nous nous cachions le vendredi soir, derrière nos volets clos pour allumer les mèches à huile du Shabbat. Ma mère les avait naguère disposées dans une petite armoire, encastrée dans le mur. Ce souvenir me dit aujourd’hui que les Judéos sont comme ces lampes à huile, enfermés dans un réduit, clos sur un autre espace clos, entourés d’une menace environnante sourde et aveugle.

Don Pedro vint un soir de Shabbat à la maison et s’inquiéta des odeurs de propre et de parfum sur nos corps, de ces chemises blanches sans taches, de ces plats disposés sur la table dressée « un soir de semaine ». S’il avait vu ces lumières de Shabbat. La suspicion était permanente, et justifiée, j’en atteste. Mais après tout, Don Pedro savait de quoi nous souffrions. N’était-il pas l’un d’entre nous, un renégat lui aussi, un apostat comme nous. Son zèle était à la mesure de sa peur d’être lui-même accusé de complaisance et de laxisme par les sectateurs de la Foi, ou tout simplement à la merci d’une dénonciation malveillante de nos voisins. Ce qui d’ailleurs ne tarda pas. Il fut, dit-on, soumis à la question et écartelé par la Sainte Inquisition un peu plus tard.

Ce même vendredi soir, il s’invita à dîner. Quel ne fut son étonnement de voir sur la table une magnifique volaille rôtie. Quoi ? De la volaille, chez des « bons Chrétiens » un vendredi ?

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